Je travaillais pour elle depuis trop longtemps maintenant.
Enfin, je dis "pour elle" mais c’est une déformation du langage. Disons qu’elle me faisait office de chef. Sur le
papier. Vous savez ce truc avec des carrés et des flèches, des noms et des titres dans les carrés, qui ressemble vaguement à un arbre généalogique. C’est pour le parallèle, l’arbre généalogique.
C'est parce que je ne trouve pas le mot que je le compare à ça, mais ça me ferait mal de descendre d’elle. Ca serait pas logique. Pffff, ce que je suis drôle…
M’enfin. Revenons à ce que je cherche à mettre en mots. Vous voyez, le truc qui dit qui qu'est au-dessus de tout le
monde, qui qu’a un plus grand bureau que qui et qui partage sa case, son espace et son égo avec d’autres.
Oui, voilà, merci, un organigramme ! Y’en à un qui suit au moins !
Pourquoi j’cherchais ça, moi…
Ah oui, j’vous parlais de l’autre, là. Ma chef (à prononcer du bout des lèvres tout en expirant fortement,
l’air pincé et écoeuré, avec un peu de chance vous postillonnerez assez loin pour atteindre son bureau… ).
Ma chef, donc, ou plutôt le truc qui me sert de chef selon ma définition consacrée (à prononcer à l’espagnol…),
entra, ce matin-là, dans notre bureau - case collective pour égo entassés et soldés - en trombe, remuant suffisament d’air avec ses petits bras pour que la banquise attrape froid, le visage aussi
rouge qu’un coquelicot né d’hier et m’invectivant de sa voix si surexcitée qu’elle en était suraïgue. De ce que je comprenais, c’était inadmissible, inconvenant, impossible, incroyable,
intolérable, insupportable, inaceptable (avec douze n) et (pour conclure… faut l'excuser, elle n'en est qu'à la lettre i) inexcusable de ma part.
J’hésitais donc d'office entre ma responsabilité dans le réchauffement de la planète ou ma très grande faute dans le
krach boursier. J’étais prête à me jeter à genoux à ses pieds (et non l'inverse), à implorer son pardon divin, elle qui règnait sans partage et sans conteste sur le monde (étriqué de
l’assurance), monde duquel je ne saurais me soustraire sans son approbation et dans lequel je ne saurais survivre si elle n’en faisait pas partie.
Et là (c’est le drame…), la raison de son courroux royal se fit jour : j’avais eu l’impudence de
rédiger une note d'étude juridique sur le projet que l’on m’avait confiée, note que j’avais eu l’indécence (à la lettre i, j’vous dis) de finir la veille au soir à 19h45 et d’adresser
aux membres du comité décisionnel (prévu le lendemain matin à 9h30) par courriel dans la minute qui suivit.
Son discours achevé par un Alors qu’as-tu à dire pour ta défense ?, elle se planta donc devant moi dans la
position de la théière au repos.
J’hésitais rapidement entre un rappel des faits chronologiques ou lui en coller une et embrayait sur la 5ème lettre
de l’alphabet…Heu… de quoi parle-t’on au juste ? tout en sachant très bien qu’il s’agissait de Ze note of my juriste life, celle que j’avais peaufiné pendant des mois, que j’aurais pu
citer à la virgule près et qu’elle était la seule à ne pas avoir lu avant de se rendre au comité où ma présence n’était pas indispensable (lettre i…). Son maudit manque d'implication (il
est de moi celui-là) lui avait visiblement valu quelques remises à sa place qui ne semblaient pas à son goût si tôt le matin. Les couleuvres n’étant pas son plat préféré, il lui était donc
nécessaire de me les faire avaler à la lueur de vessies qu’elle croyait me faire passer pour des lanternes.
Ma réponse ne fut manifestement pas la bonne car la diatribe de mon incompétence et de mon
inaptitude reprit de plus belle. Comment avais-je pu, moi, l’idiote du village, l’infâme bouseuse née en dehors de Paris ? Comment mais Ôôôôô comment avais-je pu décrocher un
diplôme d’un niveau tel (qu’elle-même n’avait pu avoir qu’en se le payant) ? Moi, qui ne semblait a priori pas avoir inventé le fil à couper le beurre…
Et c’est là que j’ai décroché… Le fil à couper le beurre. Que pouvait-on faire avec ça ? Etait-ce tranchant si
et seulement si le beurre était fondant ? Cet instrument pouvait-il servir à autre chose qu'à ce que son nom indiquait ? Pouvait-il devenir un instrument de torture ?
Je l’imaginais alors allongée sur une table en fer blanc, de celle qu’on trouve dans les morgues, avec les bords en
pente et un siphon pour laisser s’écouler les fluides corporels divers et avariés que le corps peut expulser. Allongée donc, pieds et poings liés aux quatre coins de la table, sa bouche
calfeutrée par un code civil retenant ses suppliques et au bout du fil à couper le beurre, je me voyais moi, penchée au-dessus d’elle, prête à tester.
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Je crois bien que c’est à ce moment-là que j’ai déconnecté. Je n’étais qu’une enveloppe vide face à cette timbrée. D’après mes collègues qui avaient assistés à toute la scène, c’est aussi à ce moment-là qu’un sourire est apparu sur mon visage. Associé à mes yeux vides, cela n’a fait qu’accentuer le débit du monologue de ma hiérarchie. Ce qui m’a sortie de ma létargie juste à temps pour assister au clou du spectacle. Elle enclenchait enfin son passage préféré : l'intimidation mâtinée d'humiliation (si ce n'était déjà fait), me rappelant son rang de chef et le mien, moi, la subalterne, l'exécutante. A se demander si cela rentrerait un jour dans ma caboche !
A quoi je répondis, sans sourciller, décidant enfin d'ouvrir la bouche à défaut d'emplir mon esprit de son brumeux
message : Comme dans du beurre !
Pour les impromptus sur le thème de la semaine : suivons ensemble ce fil afin de savoir où il nous mène,
et racontez-nous ce qu'il y a Au bout du fil. Notre seule exigence est que ce groupe de mots "au bout du fil" soit inséré dans votre
texte.
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NULLA DIES SINE
LINEA

